En ce moment, une trêve des offices dans les librairies indépendantes vient de se lancer, propulsée par l’Association pour l’écologie du livre afin de protester contre la surproduction éditoriale. Si on prend le parti d’avancer que cette surproduction éditoriale est permise par la précarisation des auteurs·ices, ce n’est toutefois pas entièrement vrai, ce serait oublier de saluer l’incroyable logistique organisée tout le long de la chaîne du livre pour qu’un livre parvienne entre nos mains. C’est sur une partie de cette chaîne logistique que nous reviendrons aujourd’hui.
« La meilleure façon de devenir millionnaire en vendant des livres, c’est de commencer milliardaire. »
Commençons par quelques définitions. Un office, c’est une nouveauté en librairies. Chaque mois, votre libraire travaille des catalogues regroupant plusieurs maisons d’éditions et fait ses choix de livres avec ses représentant·es ou à distance, en fonction de la saisonnalité des parutions (prix littéraires, mois thématiques, etc.). On appelle le travail de ces représentant·es la diffusion, et s’il peut paraître enthousiasmant de prime abord, il ne faut pas oublier que près de 190 titres sortent chaque jour.
Une maison indépendante, selon Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent, est une maison qui ne publie pas « un livre au seul motif de sa rentabilité, un auteur sur le seul critère de sa notoriété [et ne traite pas] un sujet en vertu de sa seule actualité »i. Plus pragmatique, et moins poétique, le Centre National du Livre décrit quant à lui des maisons d’édition ne faisant pas partie des grands conglomérats médiatiques et dont le chiffre d’affaires ne dépasse pas 500000€ii.
A l’opposé (ou presqueiii), se situent les groupes éditoriaux. Pour faire très simple, voire simpliste, ceux ci sont composés de plusieurs maisons d’édition, et parfois sont appelés indépendants lorsque les propriétaires de la maison d’édition principale sont elleux même à la tête du groupe éditorial qu’elle aura engendré. Le bât blesse alors lorsque ces groupes éditoriaux, dans une logique de rationalisation du transport de leurs marchandises livres, détiennent au travers de leurs filiales les entrepôts de distribution depuis lesquels des milliers de camion iront irriguer chaque jour ou presque les librairies de la francophonieiv, ou des plateformes de vente en ligne plus soucieuses de leur position hégémonique que d’une réelle rentabilité. On notera toutefois que certains de ces groupes éditoriaux iront eux même se positionner sur le secteur de la vente en ligne par la création de plateformes de vente aux particuliersv, augmentant ainsi le pourcentage qu’ils toucheront sur chaque vente de livre. Bien que décriée, cette pratique put être observée de la part de certaines librairies, avant que les sites vitrines et les regroupements de librairies ne deviennent la norme.

Il faudra cependant nuancer ce point de vue trop critique en rappelant que le temps d’un·e libraire est limité, et qu’une multitude de distributeurs/diffuseurs indépendants augmenterait mécaniquement les frais liés à la fourniture de thé et de café lors de rendez-vous avec autant de représentants·es. Certaines maisons d’édition indépendantes, voire des groupes éditoriaux, prennent également le parti de se faire distribuer par d’autres (sans être exhaustif, Actes Sud par Madrigall, Bayard par Hachette, etc), quitte à risquer une liquidation judiciaire au moindre mouvement social venant d’employé·es d’entrepôts gérés en flux tendusvi.
Rappelons également que la concentration immobilière et l’augmentation des loyers n’aident en rien les points de vente à écarter les murs pour accueillir autant de titres différents. Les librairies sont avec les quincailleries les commerces proposant le plus de références différentes, et restent malgré tout un des commerces les moins rentables avec une marge moyenne de 1 % de leur chiffre d’affaires.
« Et dans les ténèbres les lier » ou « Attention, ça va devenir geek »
Évidemment, autant de références à transporter dans toute la francophonie, ça demande avant tout de bien les identifier. On va faire un léger retour en arrière, mais c’est important pour saisir les enjeux contemporains.
Si les corporations ont disparu après la révolution française, un syndicat interprofessionnel vit le jour, groupant libraires, groupes éditoriaux et imprimeries au sein d’une entité unique appelée le Cercle de la Librairie. Celui ci avait pour but d’harmoniser les différents points de vue dans le but d’établir un dialogue avec le pouvoir public. Peu à peu, les imprimeries perdirent de leur superbe ainsi que de leur importance au sein du syndicat alors que le coût du fret diminuait en même temps que les énergies fossiles se démocratisaient, et si le Cercle de la librairie a perduré, son activité s’est quelque peu transformée.
Le Cercle de la Librairie éditait par exemple des catalogues de références bibliographiques permettant de regrouper les différentes parutions sous le nom de Bibliographie de la France. A partir de 1972, l’AFNIL fut créée sous l’égide du Cercle et mandatée par l’ISO (International Standards Organization) afin d’attribuer un identifiant normalisé à chaque référence, l’ISBN, tandis que le premier fichier informatisé de références bibliographiques sortait sous le nom de Livres Disponiblesvii, impulsé par un ancien de Hachette, Jacques Dodeman. Prémisse de la numérisation, ce fichier rentra dans le giron du Cercle de la Librairie à partir de 1977, non sans avoir au préalable participé à la constitution du fonds (le catalogue d’une librairie) de la première librairie de la FNAC. L’apparition de cette nouvelle actrice dans la chaîne du livre sera par la suite à l’origine de la loi dite Lang, instaurant un prix unique pour un même livre dans chaque point de vente.
Faute de whiteboard suffisamment grand pour accueillir toutes les cessions et péripéties d’une telle base de données bibliographiques, on se contentera de signaler que sa dernière représentante s’appelle le Fichier Exhaustif du Livre, et est gérée par les groupes éditoriaux et une association de libraires (ALIRE pour Association des librairies informatisées et utilisatrices des réseaux électroniques) via l’entreprise Dilicom. Le Cercle de la librairie quant à lui édite désormais Electre, une base de données plus complète, utilisée aussi bien en librairie qu’en médiathèque.
Y a un rapport avec l’écologie du livre ?
Oui. Toutes ces informations ne concernent que le livre neuf, dans une logique descendante de vente aux particulier·es. Or depuis quelques années, on observe une augmentation du marché de l’occasion. Si c’est une bonne chose pour des raisons écologiques, c’est malheureusement avant tout pour des raisons économiques. Pour l’instant, ces échanges se font majoritairement entre particulier·es, bien que certaines plateformes commencent à voir le jour.
Mais une nouvelle hydre a un plan, plutôt génial. Avant d’être racheté par le groupe Furet du Nord, le groupe Decitre avait une filiale nommée Decitre Interactive. Celle-ci a développé le logiciel ORB (pour Outil de Recherche Bibliographique) dans le but de permettre la recherche de titres sans utiliser la coûteuse Electre, et plus généralement s’en servir sur ses points de vente physiques et ses plateformes en ligne.
Mais, comme on a pu le mentionner en début d’article, 190 nouveaux titres sortent quotidiennement. Si on peut compter sur la distribution gérée par le Syndicat National de l’Édition pour une certaine normalisation dans les métadonnées transmises autour des parutions, ce n’est pas le cas pour l’édition plus indépendante, parfois même absente de la base de données Dilicom. Afin de rentabiliser son logiciel de gestion de stock, ORB est mis à disposition aux librairies et médiathèques, et un outil permet de signaler les erreurs et/ou absences afin de corriger et améliorer la base de données.
Attention, il ne faut pas voir ici une critique des librairies et médiathèques. Cet outil répond réellement à des besoins, similaires aux arguments empêchant d’adopter des outils libres. Librairies comme médiathèques souffrent d’une pénurie de moyens humains et financiers, et le faible coût ainsi que l’ergonomie de ORB est mis en avant par les collectivités et entreprises l’utilisant. Seulement, si le développement du marché de l’occasion s’industrialise via la vente en ligne, la multiplication des colis individuels et des utilitaires sillonnant les routes sera le prochain effet rebond retardant une véritable transition écologique. L’explosion du commerce en ligne ces dernières années a créée une telle demande de carton qu’il est désormais plus rentable de recycler le papier en carton qu’en papier, bien que les 2/3 du papier usagé soient aujourd’hui recyclés à l’étranger puis réimportésviii.
Contrairement à ce qu’affirme le Ministère de la Culture dans sa dernière présentation du budget, il n’y aura pas de transition énergétique du livre sans un meilleur financement des médiathèquesix.
On se lève et on se casse !
Ce n’est pas parce que le Syndicat National de l’Édition représente plus les intérêts des groupes éditoriaux que des maisons d’édition qui les composent que la situation au sein de celles-ci n’est pas critique. La surproduction pousse les équipes éditoriales au burn-out, et la concentration des ventes autour de certains titres poussés par les algorithmes de recommandation participent à la précarisation des auteurs et autrices. Fort heureusement, dans le paysage syndical de l’édition, il n’y a pas qu’un SNE se réjouissant du succès des thématiques pointées du doigt dans les rapports de la MIVILUDESx (Mission « Interministérielle » de VIgilance et de LUttes contre les DÉrives Sectaires).
Au printemps 2021, des collectifs et associations d’éditrices et éditeurs se fédérèrent au sein de la Fédération des Éditions Indépendantes. Celle ci œuvre désormais à mieux définir ce que signifie l’indépendance et à protéger la diversité apportée par celle ci. Gageons que ses efforts bénéficient également aux maisons d’éditions composant les groupes éditoriaux.

Côté logiciel, un système de gestion de stock est actuellement développé sous licence libre, répondant au nom sucré d’Abelujo. S’il est encore en phase de développement, l’initiative est encourageante et mérite d’être suivie. Quant à ce qui est base de données indépendantes, inventaire.io développe actuellement une base de données en CC0 (équivalent au domaine public) qui référence les livres francophones ou non, et propose également un système de prêt entre utilisateurs·rices. Si cette base de données pêche par son manque de conformité aux normes de l’ALIRE, ce ne sont que de nouvelles pratiques de documentation à mettre en place et à entretenir.
Pour le moment, et comme beaucoup de projets libristes, ceux ci peinent à être financés, mais peut être qu’un jour nous pourrions retrouver la main sur le cœur de la chaîne du livre.
EDIT : C’est avec émotion que nous apprenons le rachat des éditions Mama par le groupe Hachette. Si cette maison d’édition était autrefois distribuée par l’entreprise Dilisco, nous craignons que l’absorption de celle ci par un géant mondial de la distribution de livres ne soit à l’aube de l’aggravation d’un problème de santé publique.

Action concrète :
Parce que ça nous dérange de vous laisser après un nouveau texte fort long, voici quelques pistes et ressources pour creuser le sujet. Tout d’abord, quelques ressources :
– L’édition sans éditeur, aux éditions La Fabrique.
– La trahison des éditeurs, aux éditions Agone.
– Anthroposophie et écofascisme, aux éditions Chimères
– Un site pour vos rares commandes en ligne : https://www.librairiesindependantes.com/
– Spécial point Godwin : l’édition française dans la tourmente de la 2nde Guerre Mondiale
– Les podcasts de Meta de Choc sur les spiritualités contemporaines
Et quelques actions plus concrètes :
– Prendre le temps d’aller discuter surproduction éditoriale dans une librairie indépendante et demander un conseil chez une maison d’édition indé. En profiter pour commander notre recueil si ce n’est pas déjà fait.
– Prendre une carte en bibliothèque. Hey ! C’est tout bête mais ça aide déjà pas mal !
i Gazette éditoriale de l’éditeur Agone, n°1
ii Cette présentation a été largement repompée sur la présentation de la trêve par l’association pour l’écologie du livre
iii Cette mention n’est présente que pour nous épargner le qualificatif de manichéisme primaire
iv Cette notion est importante. Depuis l’apparition des centrales d’achat de grandes surfaces telles que la FNAC ou les centres Leclerc, le prix du livre est fixé par les maisons d’édition. Si cette mesure a permis de préserver dans un premier temps un tissu dense de librairies indépendantes, la mondialisation et la baisse du coût de production lié aux progrès technique permet désormais cette course aux parutions afin d’occuper les étagères.
v Hachette.fr et Lisez.com
vi Au revoir ActuSF, podcast C’est plus que de la SF
vii Le livre français en ordinateur, le Monde juillet 1976
viii https://actu.fr/normandie/rouen_76540/chapelle-darblay-veolia-se-retire-l-avenir-de-la-papeterie-encore-incertain_60373841.html
ix https://www.youtube.com/watch?v=mLQ6W90DII0
x https://www.miviludes.interieur.gouv.fr/publications-de-la-miviludes/rapports-annuels/rapport-dactivit%C3%A9-2021

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